L’ombre et la lumière…

Il y a des métiers qui brillent plus que d’autres, c’est certain. Des métiers qui donnent un certain prestige, qui permettent de briller dans les dîners en ville comme l’on dit et puis d’autres, plus anonymes, plus anodins, qui permettent certes de moins briller mais qui, au final, dans la chaîne non pas alimentaire mais tout simplement sociétale, permettent malgré de se dire que l’on travaille pour une bonne raison.

Le journalisme a toujours bénéficié d’un certain prestige. Faites le test autour de vous : dites que vous êtes journaliste et tout de suite les yeux de votre interlocuteur vont alors s’illuminer de questionnements et parfois d’une pointe d’envie. Est-ce bien nécessaire ? pas vraiment pour être tout à fait franc. En effet, journaliste, c’est être avant tout un bon interprète, un bon « passeur de plats » parfois, un bon intermédiaire entre une information et le grand public. Or, aujourd’hui, quel temps, et surtout, quel lien entre le public et l’information ? Il est devenu si infime que ce beau métier, qui permet de faire jaser dans les dîners en ville (et pourquoi pas à la campagne, ça marche aussi), se voit aujourd’hui rattrapé par la réalité et la vitesse de la technologie, et se pose alors la question de sa véritable utilité.

Plus que son utilité, c’est aussi l’impact qu’il peut avoir. Ne nions pas ce qui est une évidence : être journaliste, c’est certes rechercher une information et la faire connaître au plus grand monde mais quoiqu’on en dise, c’est avant tout un moyen, honnête dans la grande majorité des cas, de pouvoir se mettre en avant. Narcissique ? égocentrique le journaliste ? Mais bien sûr…difficile à admettre mais c’est la vérité, aussi douloureuse à accepter et à reconnaître. On n’écrit pas, on ne parle pas dans un micro, on ne s’exprime pas devant une caméra pour notre simple plaisir personnel, même si cela peut-être une raison, en effet, mais elle n’est pas essentielle. C’est avant tout se mettre en avant, mettre en avant l’information oui mais mettre aussi en avant celui qui la transmet avant tout. Sans faire de psychanalyse à deux euros, il est possible de dire que le journalisme est une bonne thérapie. Elle n’a pas l’aspect d’un rendez-vous pris dans un fauteuil en face à face, non, c’est beaucoup plus complexe que cela. C’est un cheminement pour parvenir à briller aux yeux du plus grand nombre, que ce soit sous forme écrite ou orale. La reconnaissance…on la cherche toujours. Reconnaissance de sa famille lorsqu’on est enfant, reconnaissance de ses pairs lorsqu’on est plus vieux, mais toujours ce besoin de reconnaissance, d’exister aux yeux des autres non pas pour ce que l’on est vraiment parfois mais tout simplement pour ce que l’on représente. Simplement, comme toute quête, elle se termine souvent bien mais au prix de certains sacrifices. Le métier de journaliste, si l’on y parvient, permet une réelle reconnaissance, un certain prestige mais tout cela, il faut aujourd’hui l’admettre, n’est qu’une illusion, un mirage impalpable, immatériel. Prenez un menuisier, un sculpteur ou un employé d’une entreprise de travaux public : il va mettre du coeur à l’ouvrage pour parvenir à la réalisation la plus aboutie sans pour autant se mettre en avant, parfois dans l’anonymat absolu mais avec la satisfaction finale que son travail sera ensuite vu par le plus grand nombre. Il bénéficie parfois de moins de prestige, de moins de considération. Or, c’est une erreur. Prenez le métier de journaliste : il va mettre, lui aussi, du coeur à l’ouvrage pour parvenir à l’article, le journal ou le reportage le plus abouti, en se mettant en avant (son nom est le plus souvent cité…), avec la satisfaction finale que son travail sera lu, entendu ou vu par le plus grand nombre. A la différence près, c’est que ce travail sera aussitôt remplacé, chassé par un autre, aussi vite qu’il est venu, il tombera ensuite dans l’anonymat pour ne pas dire aux oubliettes des consciences collectives. Tant de travail pour écrire un flash, pour réaliser un reportage, pour au final 3 à 4 minutes de « gloire », aussitôt remplacé par une autre info, un autre flash, un autre reportage, tout aussi bien, sinon mieux, et qui laissera dans le souvenir du lecteur ou de l’auditeur au mieux un vague souvenir, au pire, une vaste impression de déjà vu approximative ou bien imparfaite. Prenez le menuisier qui sera fier du travail accompli, de ce meuble qu’il a mis tant de temps à façonner mais qui accompagnera ensuite la vie et le quotidien de son acheteur pendant plusieurs années. Prenez un journaliste, un présentateur radio qui passe une heure, voire deux, pour construire son flash ou son journal, qui sera fier de le présenter à l’antenne mais, aussitôt dit le mot de la fin, pourra se dire après tout que ce flash ne représentera plus rien, sinon quelques feuilles, aussitôt posées sur la pile des flashs précédents et désormais totalement obsolètes.

Laisser une trace, laisser une empreinte, c’est souvent l’apanage des grands hommes, des grands personnages de l’histoire mais c’est, au fond, aussi le souhait de chacun et chacun d’entre nous, anonymes et connus, jeunes et vieux, grands et petits, gros et maigres, beaux et laids…des empreintes à divers degrés, de diverses formes, de diverses utilités mais avec toujours le sentiment de se dire que notre passage sur cette bonne vieille planète n’aura pas été vain. Le métier de journaliste est une belle dualité : il peut être à la fois une formidable source de bonheur et surtout de fierté, comme il peut être aussi une formidable source de frustrations et de désillusions car, quand le journal se referme, quand le micro s’éteint ou que la caméra ne tourne plus, et bien le journaliste, il redevient alors un simple anonyme, un passant qui n’a alors plus d’autres choix que de s’arrêter devant la vitrine du menuisier et de ressentir une pointe d’envie, une forme de jalousie pour celui qui vraiment a la chance durable dans le temps de faire partie du quotidien des gens….