Lettre à…ma conseillère Pôle Emploi

La vie peut parfois nous réserver des surprises. Il y a quelques mois de cela, je franchissais les portes de Pôle Emploi le micro à la main, bravant tous les obstacles pour aller directement dans le bureau de la directrice, discuter avec elle du marché du travail, et ressortant avec un sentiment plutôt léger en se disant que je n’étais que de passage. Et puis, aujourd’hui, Madame, je suis bien obligé de vous écrire cette lettre car ce mardi matin à 10H30, j’ai franchi les portes de l’agence Pôle Emploi avec un statut différent, celui de demandeur d’emploi. Je suis désormais passé de l’autre côté de la barrière et me voilà assis en vous attendant, à côté de ces gens, confrontés aussi à ce sentiment quelque part entre la honte et la crainte de se dire que nous sommes désormais dans une autre « catégorie » de la société, ce que l’on appelle communément les inactifs. Moment un peu surréaliste ce matin, Madame, en vous attendant, car je me faisais la réflexion que nous n’étions pas si mal dans vos locaux flambant neufs, plutôt accueillants et j’aurais presque envie de dire chaleureux alors que, je le crois, nous étions nombreux à nous dire que nous aurions aimé être ailleurs. L’attente n’a pas été trop longue, Madame, les rendez-vous semblaient s’enchaîner assez facilement et rapidement, je n’avais aucune crainte quant à votre ponctualité, cela ne me dérangeait pas outre mesure puisque je me suis pris à regarder autour de moi, à regarder ces visages, symbole d’une certaine diversité : des jeunes un peu perdus, des jeunes un peu plus habitués, des femmes seules un peu plus âgées ou encore cette jeune femme très élégante et qui dénotait quelque peu avec les lieux. Et puis, il y avait vos collègues, Madame. Là aussi, diversité oblige, des jeunes plutôt souriantes et dynamiques, des moins jeunes assez sèches et directives avec des demandeurs d’emplois un peu perdus et qui, par pure bonne foi, avaient préféré faire le déplacement et se voyaient alors répondre qu’il ne fallait pas se déplacer. Oh, je sais, Madame, cela peut vous surprendre aujourd’hui, mais certaines personnes ont encore besoin d’une certaine humanité.

Mon tour est ensuite venu. Le moins que l’on puisse dire est que notre premier échange est parti sur des bases quelques peu bancales puisque vous n’aviez, soit disant, pas trouvé mon nom de famille. Affirmation aussitôt démentie lorsque nous nous sommes assis dans votre bureau, pardon, dans votre box. Oui, un box, différent d’un bureau qui est plus personnalisé et plus chaleureux, ce box avec une simple cloison ouverte en partie pour entendre l’échange d’à côté, ce qui enlève toute forme d’intimité, si on peut parler d’intimité dans ces circonstances. Vous m’avez demandé mon CV, vous l’avez parcouru, et j’ai attendu la question, posée déjà il y a de nombreuses années lorsque je n’avais été que de passage dans votre vénérable institution : « mais vous faites quoi exactement, c’est quoi présentateur ? ». Et là, on se dit alors que l’entretien va être long. J’ai bien vu dans vos yeux une certaine forme d’incompréhension, peut-être un léger agacement d’être face à une personne dont vous n’arriviez pas à déterminer les contours et les attentes professionnelles. Puis, vous avez entamé votre discours bien rodé, vous avez alors cliqué, recliqué, déplacé votre souris, re-re-cliqué et même double-cliqué en tentant vainement de me faire rentrer dans des cases manifestement inexistantes dans votre logiciel pourtant si bien conçu. Dès le début, vous m’aviez annoncé la couleur, nous n’avions que 40 minutes et nous étions déjà en retard. J’ai très vite compris, Madame, que vous n’aviez pas le temps et que c’était peine perdue de vous expliquer la complexité de ce métier qui fonctionne beaucoup par réseau et je n’ai même pas pris la peine de vous dire ce que, peut-être, vous saviez déjà : je n’avais pas vraiment besoin de vous. Mais, nous avons joué le jeu, ensembles, nous avons tenté de faire bonne figure, vous de vous intéresser à mon cas et mes compétences et moi en acceptant un outil censé favoriser le retour à l’emploi et qui devrait (conditionnel…) me permettre de faire le point sur mes compétences et surtout mon orientation. Nous avons dépassé le temps imparti durant notre entretien (je l’ai vite compris à votre précipitation qui allait crescendo), vous avez imprimé bon nombre de feuilles, vous m’avez fait signer quelques documents, histoire d’attester de notre rendez-vous, peu importe sa teneur et peu importe son efficacité.

Signe d’impatience, mais aussi parfois signe d’impolitesse, vous vous êtes levée en premier, me signifiant ainsi que notre entretien était terminé. J’avais encore des questions à vous poser, je pense, j’avais besoin de faire le point sur mon orientation, savoir où je vais, dans une période où je me pose beaucoup de questions sur mon métier, ma capacité à le poursuivre en dépit des contraintes géographiques et désormais personnelles, ma réelle volonté de bifurquer quelque peu de voie mais avec la crainte d’engager un processus que je n’espère pas irréversible. Vous ne m’avez pas vraiment rassuré sur l’ensemble de ces points, je n’attendais pas vraiment de solutions miracles en venant vous voir. Vous m’avez serré la main et indiqué la porte située au fond du couloir, sans même me raccompagner. Je vous ai trouvé presque touchante, Madame, avec votre petit sac en coton équitable (sûrement acheté sur un petit marché solidaire) et que vous n’avez pas quitté durant l’ensemble de notre entretien et que vous avez réajusté sur votre épaule au moment de nous quitter. Sac dans lequel sûrement vous devez conserver vos effets personnels, trop précieux pour être laissés à la vue de tous sur un bureau ou sur votre chaise. J’ai presque eu une certaine compassion pour vous, Madame, toute menue, remettant votre sac sur votre épaule, visiblement usée par d’innombrables entretiens qui se succèdent au fil des jours et qui ne sont pour vous que des numéros ou des dossiers plus ou moins personnels. La modernité, Madame, le progrès technique, les nouvelles technologies, c’est très bien, il faut vivre avec son temps mais la différence avec une machine, c’est notre humanité et, ça, peu importe le progrès, peu importe le logiciel, sur ce point, c’est un petit peu comme votre sac, Madame, c’est pas encore tout à fait équitable…

 

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2 réflexions sur “Lettre à…ma conseillère Pôle Emploi

  1. Malheureusement ton écrit sonne très juste. J’ai la chance d’être conseillère en insertion professionnelle et j’ai surtout la chance de ne pas travailler à Pôle Emploi mais tes propos me sont souvent, trop souvent (voir pire car d’autres personnes moins privilégiées que nous ne peuvent pas se défendre) rapportés par la plupart des personnes que j’accompagne. Mais comme tu l’auras compris, il faut jouer le jeu pour percevoir ton indemnisation après ils ne peuvent rien faire de plus…

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